Les Malgré-nous sur le front de l’Est: Alsaciens et Mosellans incorporés de force dans la Wehrmacht

Histoire de l’Ukraine


En 1940, pendant la seconde guerre mondiale, suite à l’offensive (Blitzkrieg) de l’armée Allemande, la France capitule et signe l’armistice la 22 juin 1940 à Rethondes. La France est alors divisée en une zone d’occupation et une zone dite « libre » gouvernée par Vichy. Une troisième zone, l’Alsace et la Moselle, sera considérée par l’occupant comme une zone « réservée » et de facto annexée au IIIe Reich.

Cette annexion n’est pas prévue dans les traités de paix. La population alsacienne et mosellane, livrée à elle-même, « abandonnée » comme disent certains sur l’autel de la Patrie, se retrouvera prise dans l’étau du nazisme : considérée par le régime nazi comme des « Volksdeutsche », des presqu’allemands au niveau de l’ethnie, il faut les débarrasser de toute once d’influence française, afin de les intégrer complètement au Reich. Les éléments indésirables de la société sont renvoyés en France (juifs, tsiganes, asociaux, mais également alsaciens francophones).

     

    La langue française est interdite, tout comme les symboles d’appartenance à la France, comme le béret basque par exemple.

    Le parti nazi n’ayant pas le succès escompté dans les deux régions, il reste une seule voie pour rendre les Alsaciens et Mosellans « vraiment » Allemands : l’honneur de servir leur nouvelle Patrie. Ceci leur permettrait de prouver leur loyauté envers le régime et d’accéder au statut de « Reichsbürger », véritables citoyens du Reich. Les gouverneurs des deux régions annexées, les « Gauleiter » Wagner et Bürckel, jouent un rôle indiscutable dans ce processus, en s’impliquant personnellement pour permettre aux Alsaciens- Mosellans de servir dans l’armée.

    Car les Allemands s’en méfient : tantôt Allemands, tantôt Français au cours de l’Histoire, on les considère comme des sujets peu fiables. La bataille de Stalingrad marque cependant un tournant dans la guerre. Les pertes sont énormes, et la Wehrmacht a besoin de nouvelles recrues, rapidement, pour resserrer les rangs et contrer l’offensive de l’Armée Rouge. Finalement, la décision est prise le 9 août 1942 à Vinnitsa en Ukraine d’incorporer les jeunes Alsaciens et Mosellans dans l’armée allemande.

    La décision tombe comme un coup de butoir sur l’Alsace et la Moselle. Celle-ci ne fait l’objet d’ailleurs que de brèves et molles protestations de la part du gouvernement de Vichy, bien trop occupé à rentrer dans les bonnes grâces du vainqueur (notamment avec la création de la « division Charlemagne », unité de volontaires SS Français, qui sera également envoyée sur le front de l’Est). Des milliers de jeunes hommes fuient en Suisse afin d’échapper à l’incorporation. Mais en vain. On les menace de déporter leurs familles, ou bien de les envoyer en camp de concentration, ce qui sera mis à exécution bien des fois. Pris entre l’enclume et le marteau, 130 000 jeunes hommes seront ainsi incorporés de force dans la Wehrmacht, contre leur volonté, ce qui leur vaudra plus tard leur surnom de « Malgré-nous ».

    40 000 ne reviendront pas, morts ou disparus. Ils sont nés entre 1908 et 1927, certains sont même des vétérans de l’armée française décorés pour la bataille de 1940. Ces milliers de jeunes hommes sont envoyés principalement sur le front de l’Est, pour servir littéralement de chair à canon. Les avis de décès font échos aux grandes batailles meurtrières sur le front de l’Est : l’avancée sur la Biélorussie début 1943, la bataille de Kharkiv dans le nord-est de l’Ukraine en juillet-août 1943, les batailles de Kiev et de Tcherkassy à l’automne 1943 ainsi qu’au sud, l’avancée sur Kherson et Odessa.

    A partir de 1944, l’armée d’Hitler est en déroute, alors que le rouleau compresseur soviétique se met en route, inexorablement, balayant tout sur son passage. Ce sera la libération de la Crimée, de l’Ukraine occidentale autour de Lviv et Ternopil, puis celle de la Bessarabie et la Moldavie à l’ouest d’Odessa, et enfin la marche sur la Hongrie et la Slovaquie, jusqu’à Berlin. Pour les soldats de la Wehrmacht, il y a peu de choix : la fuite, la mort ou la captivité. Beaucoup sont ceux qui tentèrent de passer du côté russe, dans l’espoir d’être accueillis en alliés. De nombreuses recrues sont ainsi faites prisonnières.

    Dès 1943, la plupart des Français sont regroupés dans le « camp de rassemblement » de Tambov, en actuelle Russie. Mais certains ont également été internés en Ukraine, de manière provisoire du moins, à Berditchev par exemple. A l’époque où les colons allemands de la Volga sont déportés en Sibérie, il est assez difficile de comprendre pour les soviétiques l’intérêt que peuvent porter les Forces Françaises Libres avec le Général de Gaulle pour des Alsaciens et Mosellans parlant un dialecte germanophone. Un accord est finalement trouvé pour rapatrier 1.500 prisonniers en Afrique du Nord à l’été 1944. De Gaulle a besoin de troupes en Afrique, Staline espère par ce geste un soutien matériel et humain de la part de ses alliés sur le front de l’Est, où il se sent bien seul. Cette libération donnera beaucoup d’espoir aux prisonniers alsaciens et mosellans internés dans des conditions dignes du Goulag.

    Malheureusement, l’espoir sera de courte durée : bien que Français, et donc alliés, ils devront attendre jusqu’à 1945 pour que commence la libération, qui s’échelonnera encore sur dix ans. Car le gouvernement soviétique prend en otage les prisonniers de guerre afin de faire rapatrier en URSS tout « citoyen » soviétique présent sur le territoire français : ses ressortissants, donc, même ceux qui ne souhaitent pas revenir en Union soviétique, mais également leurs femmes et enfants, même de nationalité française. Ceci mènera à un conflit ouvert entre les autorités françaises et soviétiques, notamment après l’évacuation d’un camp de citoyens soviétiques en 1947 à Beauregard près de Paris.

    La présence ou non d’Alsaciens et de Mosellans dans les camps soviétiques après 1945 se transformera également en une véritable crise politique en France, où s’affrontent à l’assemblée gaullistes et communistes. Des archives mises à jour récemment en Russie témoignent qu’un conflit entre les différentes institutions soviétiques a ralenti le rapatriement, plus qu’un véritable « complot » contre la France ou l’Alsace. Le dernier Alsacien, Jean Remetter, sera rapatrié en 1955.

    Le destin des Alsaciens et Mosellans incorporés de force dans l’armée allemande reste largement méconnu dans le reste de la France, notamment des jeunes générations. Une chape de silence, parfois de honte, s’est installée après le retour des soldats, souvent jeunes, qui avaient leur vie à construire. Aujourd’hui, un tabou semble se lever petit-à-petit, notamment grâce aux enfants et petits-enfants des incorporés de force qui cherchent à comprendre et aux Anciens qui témoignent afin que ceci ne se reproduise plus. Dans le reste de la France, le mot « Malgré-nous » reste cependant intimement lié au massacre d’Oradour-sur-Glane, érigé après la guerre en symbole du martyr de la France sous l’occupation, et perpétré par une compagnie comprenant quelques Alsaciens incorporés de force.

    Le combat pour la reconnaissance des Malgré-nous en tant que victime du nazisme a duré plusieurs décennies, et ce n’est qu’en 2010 qu’ils furent officiellement reconnus en tant que victime par le Président de la République Française. Aujourd’hui le rideau de fer est tombé et de nombreuses familles des disparus peuvent désormais se rendre sur les tombes de leurs proches afin de leur rendre un dernier hommage.

    Voir la liste des cimetières de soldats allemands en Ukraine.
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