Berditchev (Berdytchiv, Berdichev) et Verkhovina

La tragédie amoureuse d’Honoré de Balzac


Au premier abord, le nom de cette petite ville Berditchev située dans l’oblast de Jitomir, à quelques centaines de kilomètres de Kiev, n’évoque rien. Pourtant, elle est étroitement liée à l’un des grands noms de la littérature française : Honoré de Balzac. Car c’est ici, après y avoir passé plusieurs longs séjours, que le célèbre écrivain français épousa la comtesse Eveline Hanska.

L’histoire de l’écrivain et de la comtesse a tout d’une tragédie, peuplée de grands sentiments, d’une union impossible et d’une fin malheureuse. Balzac y campe le personnage principal : génial, mondain, adoré des femmes qui trouvent qu’il les comprend si bien, écrivain prolifique et déjà reconnu, mais également particulièrement malheureux en affaires, et donc criblé de dettes.

L’autre protagoniste de l’histoire, c’est Eveline Hanska. Fille d’une famille de la grande noblesse polonaise, elle a épousé un homme de vingt ans son aîné et vit une vie retirée à la campagne, dans sa propriété de Verkhovnia, en Ukraine.

 

Elle vit à l’abri de besoin, mais s’ennuie. Pour se distraire, cette jeune femme instruite dévore les livres, et notamment ceux de Balzac, son auteur préféré, qui a su selon elle si bien dépeindre les mœurs de son temps. Et la vie qu’il décrit dans ses livres, le Paris authentique et coloré, l’attire.

Un jour elle lui écrit une lettre mystérieuse où elle signe simplement : « l’Étrangère ». L’écrivain est aussitôt intrigué. Il lui répond. Commence alors une correspondance enflammée qui durera… 17 ans. Dix-sept ans pendant lesquels l’écrivain attendra sa belle. Balzac et Hanska, qui sont tombés follement amoureux l’un de l’autre, se rencontreront une première fois, à Neuchâtel. Et forment déjà des projets d’avenir. Seulement voilà : la comtesse est mariée, et ne veut pour rien au monde divorcer. Il faudra donc attendre.

L’écrivain continue sa vie houleuse, entre grandes entreprises, réduites aussitôt à néant, conquêtes, et le plus important, l’écriture. Malgré des liaisons avec diverses protectrices, son cœur reste fidèle. Il dévoile à Eveline ses grands projets, celui de peindre par ses livres une véritable fresque de son temps, et de faire du roman un genre littéraire moderne. Sa relation épistolaire influencera, et même inspirera son œuvre. Empli d’espoir et d’amour, il écrira de manière frénétique, jusqu’à quatre romans à la fois. Qu’il se brouille avec la comtesse, même pour quelques mois, il arrête d’écrire. Revoir Mme Hanska devient une obsession.

En 1842, coup de théâtre. Le comte Hanski meurt. Balzac, qui attendait la nouvelle depuis huit ans, n’espère qu’une chose : revoir la comtesse au plus vite et se marier. Hélas, celle-ci semble moins empressée que son amant. Des ennuis de succession retarderont leurs retrouvailles, qui auront lieu un an plus tard, à St Pétersbourg. S’ensuivent quelques mois de bohème à travers l’Europe, avec Madame Hanska, la fille de celle-ci et son époux. Balzac rentre à Paris épuisé et se remet à sa Comédie humaine. Il abat le travail comme un forçat, avec un nouvel espoir : Mme Hanska attend un enfant de lui. Les projets de mariage sont à nouveau au goût du jour. Il achète une maison, et la prépare pour l’arrivée de sa future femme. Mais Mme Hanska veut régler toutes ses affaires en Ukraine avant de s’installer à Paris. Les retrouvailles sont encore repoussées.

Et là, encore, un coup du destin : la veille d’aller chercher sa fiancée prête à s’installer définitivement en France, Balzac apprend qu’elle a fait une fausse couche. Terrassée de chagrin, Mme Hanska ne pense qu’à une chose : rentrer en Ukraine. Et demande à l’écrivain d’attendre toute une année avant de la revoir, en février 1847. Cette année-là, ils passent enfin plus de temps ensemble, car elle s’installe deux mois à Paris. Revigoré par sa présence, l’écrivain publie simultanément trois romans : Le Député d’Arcis, La Dernière Incarnation de Vautrin et Le Cousin Pons. Le bonheur fut hélas de courte durée : la comtesse repart en Ukraine, et repousse leurs retrouvailles à l’automne.

Pour Balzac, malgré le succès de ses romans, les affaires ne marchent pas non plus. L’écrivain, pensant avoir trouvé le filon du siècle, avait investit une grande partie de la fortune de sa future épouse en action des chemins de fer du Nord, avec l’intention de les revendre un peu plus tard, pour en tirer un profit substantiel. Hélas, l’entreprise s’avéra être malheureuse, car les actions chutèrent de manière catastrophique, tant et si bien que Balzac n’en retira que des dettes. En septembre 1847, ayant perdu le sommeil à cause de ses soucis d’argent, et ne pensant qu’à rejoindre Mme Hanska, Balzac partit pour l’Ukraine sans attendre sa permission. Il prit soin de brûler toutes ses lettres pour ne pas être l’objet de chantage.

Le voyage fut long et pénible, en train et en diligence. L’écrivain ayant roulé de jour comme de nuit, arriva moins de deux semaines plus tard à Berditchev, bien avant la lettre annonçant sa venue. Il continue sa route en calèche, jusqu’à la propriété de Mme Hanska, Verkhovnia, qu’il décrit comme « une espèce de Louvre, de temple grec, doré par le soleil couchant, dominant la vallée ». La route qui y mène serpente à travers les steppes, « les vraies steppes », qu’il compare à la prairie de Fenimore Cooper. Il compte rester chez Mme Hanska jusqu’à la mi-avril, visite Kiev, continue la rédaction de quelques romans. Ses affaires le rappellent cependant plus tôt que prévu à Paris. Mme Hanska ne l’accompagne pas : la loi prévoit qu’elle perde tous ses biens en cas de mariage avec un sujet étranger, et elle envoie une requête au tsar en personne, que Balzac avait rencontré en 43 à St Pétersbourg. Désespéré, malade, Balzac n’arrive plus à travailler.

Arrive enfin une lettre de Mme Hanska lui demandant de revenir en Ukraine pour ne plus se quitter. Balzac est fou de joie. Il repart aussitôt, sans consulter son médecin qui lui aurait sans doute déconseillé ce voyage, et arrive à Verkhovina fin 1848. En 1849, la requête de Mme Hanska au tsar est refusée. Le 14 mars 1850, Mme Hanska décide finalement d’épouser Balzac, cédant toutes ses terres à sa fille. Ils se marient en toute discrétion, en présence seulement de quelques amis fidèles. Et retournent à Paris. La situation n’est pas fameuse : la nouvelle Mme de Balzac a renoncé à tous ses biens, l’écrivain est lui-même malade et couvert de dettes. Il s’éteint à peine cinq mois après son retour. Mme Hanska lui survivra 31 ans. Les deux amants éternels sont aujourd’hui enterrés côte à côte au cimetière du Père Lachaise.

Aujourd’hui, les trois pièces qu’a occupées Balzac au premier étage du palais de Verkhovnia lors de ses différents séjours sont aménagées en musée. L’on peut y voir sa table de travail, des portraits, et différents documents relatifs à Balzac et à Éveline Hanska. La visite du musée peut être combinée avec celle du bâtiment où furent célébrées les noces de l’écrivain à la comtesse, à Berditchev. Car en Ukraine, malgré les siècles écoulés, cette folle histoire d’amour, dans laquelle Balzac a joué le plus romantique de ses personnages, n’a pas été oubliée, et fascine encore.

La ville de Berditchev fut de tout temps une ville unique en son genre. Il y eut en effet jusqu’à 80 synagogues en activité, tandis que le yiddish servit jusqu’aux années trente de langue officielle de l’administration et des tribunaux. A l’apogée du judaïsme, à la fin du 19e siècle, il y avait ici servant à l’importante communauté juive une synagogue, une Yeshiva (centre d’étude de la Torah et du Talmud), un Kollel (centre avancé d’étude de la Torah), une école primaire juive, une école maternelle juive ainsi que des institutions culturelles juives.

Berditchiv fait partie des rares villes juives où l’on trouve une communauté juive en activité. La ville dut au cours de son histoire son rayonnement à ses différents habitants : Polonais, Ukrainiens et juifs.

Le cimetière juif de Berditchev vaut particulièrement le détour. L’on peut y voir des pierres tombales ayant la forme particulière d’une botte, et la tombe du rabbin Levi Yitshak Ben Meir de Berditchev. Disciple de Dov Ber, ce rabbin fut très connu en tant que précurseur de l’hassidisme dans l’Empire russe. Il se rendait en effet avec ses propres disciples dans les petits villages et apportait une grande joie de vivre et une foi profonde à ceux qui le rencontraient. On le considère aussi comme le fondateur de la branche polonaise de l’hassidisme.

Même si le rabbin Levi Yitshak n’a pas, contrairement à d’autres, fondé de dynastie (comme par exemple la dynastie de Vijnitsa), ses disciples s’illustrèrent dans le monde entier. L’un d’eux, Yakov Yitshak Levi Horovits, fut un prophète très respecté à Lublin par exemple. La tombe du rabbin Levi Yitshak est devenu un lieu de pèlerinage pour les juifs hassidiques du monde entier. A Berditchev vécurent jusqu’au début de la seconde guerre mondiale jusqu’à 25.000 juifs. 18.000 d’entre eux furent massacrés par la machine à tuer allemande dans les premiers mois de la guerre. A la fin de la guerre, seuls 15 des juifs de Berditchev étaient encore en vie.
berditchev, berdichev, balzac, ukraine
en haut